150 ans du Siège de Belfort

Belfort célèbre le 150e anniversaire du siège de 1870-1871

La guerre franco-prussienne de 1870-1871 marque un tournant dans le destin de notre ville. Invaincu malgré un siège de 103 jours, Belfort devient un symbole de la résistance à l’ennemi. Seul bout d’Alsace resté français, notre ville va connaître un formidable essor en accueillant les usines des industriels haut-rhinois.  

À l’occasion du 150e anniversaire de ce siège, la Ville de Belfort vous invite à revivre ce moment fondateur. 

Pour vous imprégner de cet évènement qui a changé le destin de notre ville, retrouvez chaque semaine, grâce à l’infolettre, notre feuilleton des 150 ans du siège de Belfort. Le premier épisode vous dévoile le programme foisonnant qui vous attend !

 

 

Épisode 1 - 03/07/2020

103 jours de siège, 73 jours de bombardements, près de 700 maisons et immeubles abîmés ou détruits, 3 150 soldats blessés ou disparus et 1 600 morts dont 300 civils côté français, 2 000 victimes prussiennes, au moins 100 000 projectiles tirés sur Belfort : ces quelques chiffres reflètent bien la dimension du siège pour notre ville. 

Le siège par ceux qui l’ont vécu

Mais derrière la froideur des chiffres, il y a des soldats, peu préparés, mal équipés, des civils terrés dans des caves, passant de l’exaltation patriotique à l’envie de voir le siège s’arrêter, des hommes d’exception comme le colonel Aristide Denfert-Rochereau ou le maire Édouard Mény. 

Comment notre ville a-t-elle pu résister pendant ces longues semaines ? À quoi ressemblait la vie des habitants et des soldats ?

Un programme foisonnant

C’est cette réalité-là que la Ville de Belfort vous propose de découvrir à travers les rendez-vous dédiés au 150e anniversaire du siège de 1870.

  • Exposition 103 jours, avec des objets, portraits et témoignages inédits au musée d’Histoire.
  • Exposition Art’s SITU, parcours artistique dans la montée et la cour d’honneur de la Citadelle. 
  • Tout au long de l’été : visites théâtralisées et visites guidées des musées de Belfort et de Belfort Tourisme. 
  • À l’automne, exposition la Revanche, fièvre ou comédie ? à la Tour 46. 
  • Exposition Trésors à la page sur la Société belfortaine d’émulation, créée pendant l’occupation prussienne (1872) à la bibliothèque municipale.
  • Présentation de documents liés à la fin du siège aux archives municipales.
  • Conférences et causeries.
  • Exposition de l’Aphiest (Amicale philatélique de l’Est) avec le lancement d’un timbre-poste national pour les 150 ans des ballons montés et d’un timbre dédié au siège de Belfort.

Des évènements jusqu’en 2021

Ces rendez-vous se prolongeront jusqu’à l’été 2021 avec un week-end dédié au siège lors du festival d’Histoire vivante (annulé cette année en raison de la crise sanitaire liée à la Covid-19).

Dans votre Belfort Mag, vous retrouverez à partir du numéro de septembre-octobre une série d’articles qui décryptera le siège et, grâce à l’infolettre, vous pourrez vous plonger chaque semaine dans le quotidien des militaires et civils.

Pour en savoir plus : 

 

 

Épisode 2 - 10/07/2020

Belfort en 1870 : sous-préfecture du Haut-Rhin et ville de garnison

Belfort, en 1870, est le chef-lieu de l’un des trois arrondissements du Haut-Rhin (avec ceux de Colmar et Mulhouse). La ville, qui compte environ 6 000 habitants, est encore enserrée dans ses remparts. Pour l’imaginer, oubliez l’autoroute A36, les grandes avenues et la plupart des quartiers actuels.

Rendez-vous place Corbis et tournez-vous vers la citadelle. Au-delà de la Savoureuse, pas de grands immeubles mais un vaste espace dépourvu de végétation : c’est un « glacis », aménagé en avant des fortifications. Traversez la rivière et dirigez-vous vers l’enceinte fortifiée. Pour atteindre la porte de France, il vous faut franchir le fossé qui ceinture la ville et emprunter un bastion, une demi-lune semblable à celle qui permet aujourd’hui encore de rejoindre la porte de Brisach. 

La porte de France perce la muraille qui relie la Tour 41 (musée des Beaux-Arts) à la Tour 46 (espace d’exposition temporaire), traversant l’actuelle place de la République.

Des casernes en ville

Vous voici en ville où cohabitent militaires et civils. Des casernes sont adossées aux remparts et font pratiquement tout le tour de la cité ; on trouve également un manège pour les exercices d’équitation, l’arsenal et des pavillons abritant des services de l’armée, des bureaux, des écuries.

La place d’Armes est déjà le point central de Belfort, avec l’Hôtel de Ville, la prison, l’arsenal (ancien hôtel du Gouverneur) et l’église Saint-Christophe. La place est agrémentée d’une « promenade », une allée de tilleuls où l’on vient se montrer et se détendre à l’ombre des feuillages. 

La préfecture se trouve au 18 Grande-Rue, face à la petite fontaine. C’est là qu’est mort le général Lecourbe quelques semaines après la fin du siège de 1815. 

Des faubourgs qui grandissent

À l’extérieur des remparts, la ville grandit doucement à travers ses faubourgs : le faubourg de Montbéliard, le faubourg de France qui mène à la gare (inaugurée en 1858), ceux des Ancêtres et du Magasin, sans oublier les hameaux du Fourneau et de la Forge. 

Là aussi, le monde militaire est très présent : le faubourg des Ancêtres est le quartier de la cavalerie. Des casernes s’élèvent à l’Espérance. Plus loin, les forts de la Justice et de la Miotte sont reliés par le front du Vallon, pendant que le fort des Barres conçu par le commandant Aristide Denfert-Rochereau est pratiquement achevé.

Le tout est dominé, depuis le sommet de la falaise, par la caserne de la Citadelle et son architecture sévère.

Au-delà, ce sont des champs, des fermes, des forêts, des vallons et des ravins, un relief escarpé par endroits que l’urbanisation n’a pas encore atténué. 

Une petite ville animée

La présence de la garnison est un atout pour Belfort. Que font ses habitants ? Ils sont artisans, négociants (bois, vin, poissons, métaux…), commerçants, cultivateurs, fonctionnaires, médecins, avocats, rentiers… La ville possède quelques petites industries : tanneries (au Fourneau), teintureries, brasseries… 

Pour l’agrément de tout ce petit monde, la ville compte un nombre incroyable de cafés et d’auberges. En 1855*, on recense ainsi près de 70 cabaretiers, cafetiers et aubergistes, en ville comme dans les faubourgs. 

La ville dispose d’un hôpital militaire, d’un hospice civil et d’établissements de bains, d’un théâtre à l’arrière de l’hôtel de ville, d’écoles communales pour les garçons et les filles, d’un collège mais pas encore d’un lycée.

Une situation géographique unique

Belfort est en somme une petite ville -presque- ordinaire, avec une situation géographique unique entre Vosges et Jura, à la fois un nœud routier et ferroviaire. Les routes de Paris et Lyon se rejoignent sur la rive gauche de la Savoureuse à la hauteur du pont qui traverse la rivière (au niveau de l’actuelle place Corbis). Les routes de Bâle et Colmar s’unissent au nord-est de la ville pour rejoindre la porte de Brisach. 

La ligne de chemin de fer allant de Paris à Mulhouse passe à Belfort, avec une bifurcation qui se dirige vers Besançon et Lyon. En 1870, le chemin de fer va jouer, pour la première fois, un rôle primordial pour le transport des troupes et du matériel en temps de guerre. 

* Auguste Corret, Histoire pittoresque et anecdotique de Belfort et de ses environs, 1855

Épisode 3 - 17/07/2020

La guerre franco-prussienne de 1870-1871 : aux racines du conflit

Le 30 juin 1870, le chef du gouvernement français, Émile Ollivier, déclare aux députés du Corps législatif* : « De quelque côté que l’on regarde, on ne voit aucune question irritante engagée et à aucune époque le maintien de la paix en Europe n’a été plus assuré ». 

Vingt jours plus tard, la France déclare la guerre à la Prusse. Comment en est-on arrivé là ?

La guerre franco-prussienne oppose une puissance sur la défensive et une puissance en plein essor. 

La première, c’est le Second Empire. Alors qu’il défend la paix tout en montrant son attachement aux nationalités, Napoléon lll s’engage dans de multiples campagnes militaires (Crimée, Italie, Chine, Mexique…) afin d’assoir sa politique extérieure. Destinées à rétablir la « grandeur » de la France, ces expéditions aux succès très divers ont provoqué la méfiance de ses voisins européens et écorné la crédibilité de sa diplomatie.

En 1866, la victoire de la Prusse contre l’Autriche a modifié l’équilibre des pouvoirs en Europe et la France considère désormais la Prusse comme un danger.

La Prusse, puissante montante

La Prusse du roi Guillaume von Hohenzollern et de son chancelier Otto von Bismarck est en effet la puissance montante en Europe. L’Allemagne que nous connaissons aujourd’hui n’existe pas encore. Elle est morcelée en de multiples États qu’Otto von Bismarck a entrepris de réunir. La victoire contre l’Autriche lui a déjà permis de créer la Confédération de l’Allemagne du Nord (21 États allemands). 

Pour achever l’unification avec les États du Sud (Bavière, Wurtemberg, Hesse, Bade), rien de tel qu’un ennemi commun comme la France. D’autant que le souvenir de la défaite humiliante d’Iena en 1806 face à Napoléon 1er est encore vivace en Prusse, que certains nationalistes aimeraient récupérer l’Alsace, et que la volonté répétée de la France de s’étendre sur la rive gauche du Rhin est vue comme un obstacle à l’unité allemande.

Le détonateur de la crise

Désirs de puissance et vieux différends constituent un cocktail explosif qui ne demande qu’à éclater. C’est ce qui se produit le 2 juillet, lorsque la France apprend officiellement la candidature au trône d’Espagne du prince allemand Léopold von Hohenzollern, cousin du roi de Prusse Guillaume. Une candidature poussée en sous-main par le chancelier du roi de Prusse, Otto von Bismarck. 

La France refuse de se voir encerclée par des dynasties prussiennes, mais au lieu de garder la tête froide, elle se répand en déclarations menaçantes par la voix de son ministre français des Affaires étrangères, le duc de Gramont qui accuse la Prusse de vouloir porter atteinte à l’honneur de la France. 

La dépêche d’Ems, un chiffon rouge pour la France

Le roi Guillaume a beau retirer son soutien à la candidature de son cousin le 12 juillet, la France s’entête et exige des garanties par la voix de son ambassadeur, Vincent Benedetti. Sa rencontre avec le roi de Prusse dans la ville thermale d’Ems est courtoise, mais Bismarck en tronque le récit de façon à faire croire que l’ambassadeur a été humilié par le roi de Prusse. 

C’est la fameuse dépêche d’Ems, un chiffon rouge qui agite l’opinion publique à Paris et Berlin. 

Si Napoléon lll lui-même n’est pas favorable à la guerre, son entourage y voit un moyen de consolider la dynastie, pendant que, pour le gouvernement d’Émile Ollivier, c’est une façon de s’affirmer face à une chambre des députés hostile.

Le 14 juillet, la mobilisation est décidée par la France, le 15, elle est approuvée par le Corps législatif et le 19, l’Empire français déclare la guerre au royaume de Prusse. 

La victoire des passions sur la raison

Ce qui aurait pu se régler de façon diplomatique se transforme ainsi en guerre, grâce à une ruse opportuniste de Bismarck face à un régime qui s’est enfermé dans une logique de l’affrontement, encouragé par des manifestations enthousiastes à Paris. 

La France se retrouve dans le rôle de l’agresseur, sans alliés, mais croyant son armée capable d’affronter un État disposant d’une puissance militaire inédite en Europe.

*L’Assemblée législative

Bibliographie

François Roth, 1870
Michael Howard, The franco-prussian war

 

 

Épisode 4 - 14/08/2020

De la fête aux premières défaites

Après la déclaration de guerre du 19 juillet 1870, la mobilisation des soldats français s’est faite dans le plus grand désordre. Les Prussiens avancent de façon méthodique et organisée vers la frontière française, redoutant à tout moment une attaque qui ne vient pas. 
C’est sur le territoire français, à Wissembourg, qu’a lieu la première vraie bataille le 4 août. Une défaite pour la France, suivie le 6 août par celles de Frœschwiller-Wœrth (Reichshoffen) en Alsace et de Forbach-Spicheren en Lorraine. 

Depuis la déclaration de guerre, la gare de Belfort n’a cessé de voir passer des soldats. Le 7e corps d’armée du général Félix Douay se forme en effet dans notre ville.

Un accueil chaleureux aux soldats

Les Belfortains se mobilisent pour accueillir les soldats. « Grâce à de nombreuses souscriptions, on leur a fait d’importantes distributions de vins et de vivres. Ces distributions avaient lieu à un buffet organisé dans la cour de la gare, par les soins de personnes dévouées, qui passèrent bien des jours et des nuits à attendre les convois qui emportaient, avec tant d’entraide et d’élan, nos braves soldats à la frontière, raconte Édouard Mény, maire de Belfort. Avec quelle émotion profonde chacun de nous ne voyait-il pas passer, comme dans un magique tableau, ces fiers régiments, animés de l'espoir de la lutte prochaine, que tout nous promettait devoir être triomphante et glorieuse pour la Patrie ! » 1.

Vent de panique

Hélas, l’annonce des premières défaites sème le trouble. Pire, la panique gagne les habitants lorsque le 7e corps d’armée, qui campe à Mulhouse depuis le 4 août, revient précipitamment. 

Le général Félix Douay a reçu une dépêche du préfet de Sélestat qui annonce l’arrivée en nombre des Prussiens. Il se replie alors sur Belfort dans le plus grand désordre, inquiétant les habitants. 

« Cette retraite remplit tout le monde de stupeur, explique Léon Belin, lieutenant de la garde mobile. Nombre d'habitants de la ville et des environs s'enfuirent en Suisse, emmenant avec eux leur mobilier et leurs denrées. Les routes étaient encombrées de fuyards. C'était un spectacle horrible. Comme les Allemands n'arrivèrent pas, les fuyards rentrèrent chez eux. »2.  

Une armée fantôme

Cette armée prussienne n’existe tout simplement pas. Pour Émile Gluck, soldat haut-rhinois cantonné à Belfort, « si M. le général [Douay], qui avait à sa disposition un régiment de lanciers et quelques escadrons de chasseurs à cheval et de hussards, se fût donné la peine d'envoyer une simple reconnaissance de cavalerie aux bords du Rhin, distant de 15 à 20 kilomètres seulement de Mulhouse, il eût pu facilement se convaincre que toutes les nouvelles dont on le gratifiait à satiété, étaient sans le moindre fondement »3.

Appelé par le général Patrice de Mac-Mahon au camp de Châlons, le 7e corps d’armée quitte Belfort peu après son piteux retour. 

Mais où sont mes régiments ?

Lorsqu’il arrive à Belfort pour prendre le commandement d’un bataillon du 7e corps, le général Alexandre Michel ne trouve plus personne. Il rédige aussitôt une dépêche au ministre de la guerre : « Suis arrivé à Belfort. N’ai trouvé ni général, ni corps d’armée. Sais pas où sont mes régiments »4.

Voilà Belfort avec sa maigre garnison de 4 à 5 000 hommes, principalement des mobiles du Haut-Rhin manquant d’instruction militaire et équipés de vieux fusils, avec des travaux de défense inachevés, peu de bras pour les mener à bien et une artillerie réduite au minimum. 

Le général de Chargère, commandant de la place

La place forte de Belfort est alors commandée par le général de Chargère, que Marcel Poilay, engagé volontaire, décrit comme un « vieillard décrépit, grand fumeur de cigarettes, sans esprit de décision, dépourvu de l’initiative indispensable au commandant d’une place forte aussi importante que Belfort… La fière démarche, la tournure martiale des officiers composant cet état-major faisaient d’autant plus ressortir la caducité du général. Un képi aux feuilles de chêne brodées découvrait sa nuque couperosée que parsemait un rare duvet incolore qui lui donnait une vague apparence d’oiseau plumé. Il sautillait plutôt qu’il ne marchait. Je devinais, à l’air de résignation morne et sombre de ceux qui l’écoutaient, que les ordres qu’ils pouvait donner étaient amèrement discutés dans leur for intérieur »5

 

 

Idée lecture 

 

Pour vivre la retraite du 7e corps d’armée de Mulhouse à Belfort comme si vous y étiez, lisez ou relisez la Débâcle d’Émile Zola qui vous entraînera également au cœur de la déroute de Sedan.

 

 

Bibliographie

Édouard Mény, le Siège de Belfort, 1870-1871

Léon Belin, Guerre de 1870-1871. Le siège de Belfort, 1871

Émile Gluck, le 4e bataillon de la mobile du Haut-Rhin – Journal d’un sous-officier, 1873, 1908  

Edmond Cambier, conférence sur le Siège de Belfort et le colonel Denfert, 1878

Marcel Poilay, Souvenirs d’un engagé volontaire : Belfort, 1870-1871, 1907

François Roth, 1870

 

 

Épisode 5 - 21/08/2020

La place forte de Belfort est-elle prête à soutenir un siège ?

Pendant le mois d’août, l’armée française connaît de nouvelles défaites en Lorraine : Borny le 14 août, Mars-la-Tour le 16 août, Saint-Privat (Gravelotte) le 18 août. Le 20 août, le maréchal François Achille Bazaine se laisse assiéger dans Metz avec 180 000 soldats. 

Cette avancée qui semble inexorable inquiète les Belfortains. 


Édouard Mény, maire de Belfort, raconte l’angoisse qui saisit les habitants à l’annonce des premières défaites françaises : « Dans notre Ville, surtout, ces fatales nouvelles trouvaient un douloureux écho, car nous savions que la conséquence immédiate de l’invasion du territoire serait le siège de la place, dont la fortification était appelée à mettre un obstacle invincible au passage de l’ennemi »1

Un obstacle invincible, vraiment ?


Des fortifications incomplètes

Au moment de la déclaration de guerre, la place forte belfortaine est défendue par les forts de la Miotte et de la Justice reliés entre eux par une série d’ouvrages militaires (le front du Vallon), et à la ville par un mur doublé d’un fossé, formant le camp retranché. 

La construction du fort des Barres, entamée en 1865 pour protéger l’ouest de la ville, est presque terminée. En cours de construction également, le front des faubourgs, un grand front en terre devant entourer les faubourgs de la ville. 


Le point faible des Basses et Hautes Perches

Aristide Denfert-Rochereau, chef du génie à Belfort depuis 1864, demande depuis plusieurs années, sans succès, la construction d’un fort sur le plateau de Bellevue (à l’actuel emplacement du cimetière) et le renforcement des redoutes en terre aménagées aux Perches par le général Lecourbe lors du siège de 1815. 

Les Basses et Hautes-Perches sont le point faible de la place forte : elles dominent la citadelle dont elles ne sont éloignées que de 900 m. En 1867, une commission spéciale présidée par le général Charles Frossard a d’ailleurs conclu que « qui tenait les Perches tenait Belfort » et a recommandé leur fortification. Enterré dans les archives militaires à Strasbourg, le rapport fera la joie des Prussiens qui y trouveront de précieuses informations après la prise de la ville. 


Un armement vétuste 

La garnison est dégarnie et l’état de l’armement n’est pas très brillant non plus, comme le constate le capitaine d’artillerie Sosthènes de la Laurencie lorsqu’il arrive à Belfort début août : « L'armement de sûreté qui…devait être en totalité ou au moins en partie établi à demeure et à poste fixe, en paix comme en guerre, n'existait presque nulle part »2. Au bastion 20 (tour des Bourgeois), pourtant l’un « des plus importants de la fortification », il ne trouve par exemple qu’un canon au lieu de quatre, monté sur un châssis à moitié pourri ; tout autour poussent des herbes folles « qu’aucun pied n’avait foulées depuis longtemps »2. Tout le reste est à l’avenant, augurant de travaux herculéens pour donner à la place les moyens de se défendre. 

Heureusement, le général Doutrelaine, de passage à Belfort avec le 7e corps début août, a pu appuyer les travaux souhaités par le colonel Denfert-Rochereau : construction des redoutes des Perches, de Bellevue, lignes des faubourgs. 


Un « désordre épouvantable »

Quant aux soldats, rien n’est vraiment prêt pour les recevoir. C’est ce que constate Émile Gluck, de Mulhouse, lorsqu’il arrive à Belfort au début du mois : « Il n'y a pas de place dans nos casernes, et une grande partie de notre monde se voit obligée de coucher en ville comme faire se peut ; la soupe n'est pas servie régulièrement ; en un mot, il règne partout et en toutes choses un désordre épouvantable ».


De courtoises mais fermes menaces

De son côté, le maire Édouard Mény reçoit le 18 août une dépêche signée du lieutenant-général allemand de Beyer qui explique que la Prusse a été entraînée dans une guerre qu’elle n’a pas voulue et que « nous avons été obligés d’entrer dans votre pays ». Il dit vouloir un combat loyal entre soldats qui épargne les civils, tout en demandant poliment mais fermement que « les Maires, les Curés et les Maîtres d’école agissent sur leurs communes, que les pères de famille agissent sur les leurs, pour que personne ne montre d’hostilité envers nos soldats… C’est une exhortation. C’est un avertissement, ne l’oubliez pas »3


Bibliographie

Édouard Mény, le Siège de Belfort, 1870-1871, 1871

Sosthènes de la Laurencie, Étude technique sur le service de l’artillerie dans la place de Belfort pendant le siège de 1870-1871, 1872

Émile Gluck, le 4e bataillon de la mobile du Haut-Rhin – Journal d’un sous-officier, 1873, 1908  

Auguste Marais, Un Français Le colonel Denfert-Rochereau, 1884
Louis Dussieux, le Siège de Belfort, 1882

 

 

Épisode 6 - 28/08/2020

La vie quotidienne des soldats

À la mi-août, une nouvelle armée réunissant les restes des différents corps défaits par les Prussiens se constitue au camp de Châlons sous le commandement du général Patrice de Mac-Mahon. Celui-ci projette de se replier sur Paris, mais l’impératrice Eugénie et le gouvernement le convainquent d’aller au secours du maréchal François Bazaine enfermé dans Metz. Mais après la bataille perdue à Beaumont le 30 août, le général décide de se diriger vers Sedan. 

Entretemps, à Belfort, la garnison a été renforcée par l’arrivée, vers la fin du mois, d’hommes venus de Haute-Saône, du Rhône, de Haute-Garonne, du Haut-Rhin…

Ces hommes appartiennent à la garde nationale mobile, auxiliaire de l’armée active. Elle réunit des jeunes gens de 21 à 25 ans, mal équipés et peu entraînés. D’autres hommes sont des engagés volontaires désireux de se battre pour leur pays. 

C’est le cas de Marcel Poilay, 27 ans, commis d’agent de change à Paris. En août 1870, à la nouvelle des défaites de l’armée française, il décide avec deux amis de s’engager. Il arrive à Belfort le 15 août au soir et y découvre un « spectacle curieux » : « L’avenue de la gare est remplie d’une foule grouillante de soldats débraillés, déambulant au travers d’un nombre considérable de boutiques foraines chargées de montagnes de saucissons à l’ail et de monceaux de fromage fondant au soleil ».  Un « immense brouhaha » mais « peu de chansons » et quelques cris d’ivrognes. Il croise des soldats au « visage ennuyé, inquiet, fatigué » qui ont « déjà subi l’affront de la retraite ». 

Des conditions de vie sommaires

Après les formalités d’incorporation, il se voit remettre un pantalon de drap rouge « bien rugueux, les godillots bien durs, la veste de corvée bien misérable ». Sans oublier la capote qui avait « certainement servi à plusieurs générations ». Il est logé à la caserne de l’Espérance, « tout simplement un grenier immense et ouvert à tous les vents », avec le sol nu pour matelas. 

La journée commence par le passage des cantinières qui « débitent l’eau-de-vie de marc, à un sou le verre ». La gamelle, encore sale du repas précédent, est simplement plongée dans une bassine d’eau froide avant de servir à nouveau. Au menu : du pain arrosé d’une soupe, « c’est-à-dire le liquide souillé dans lequel bouillaient tout doucement, depuis une heure, un morceau de viande et quelques pommes de terre ». Marcel Poilay décide aussitôt de prendre ses repas en ville.

Une vie rythmée par la routine militaire

es premiers jours sont consacrés à la formation militaire. Au programme : exercice le matin, théorie, astiquage des armes et du fourniment l’après-midi. Vers 17 h, les hommes sont libres jusqu’à l’appel du soir. Marcel Poilay en profite pour se rendre au café Anselme où il trouvera, pendant le siège, une seconde famille. Il apprécie cette « vie saine, régulière, déchargée de tout souci d’existence, de toute responsabilité ».

François-Joseph Thiault, lui, attend avec impatience d’entrer en action. Âgé de 25 ans, il a dû quitter Melisey le 11 août pour rejoindre Vesoul et être incorporé dans la garde nationale mobile. 

De Vesoul à Belfort, en attendant Berlin

Il reçoit pendant quelques jours une formation militaire sommaire : « L'exercice : c'est assez risible ; aucun de nous n'en connaît le premier mot, on nous fait marcher au pas, nous exécutons les mouvements de tête droite, tête gauche, les avant-marche, etc. nous nous en tirons assez bien et dans la perspective de faire mieux le lendemain ».

Le 20 août, c’est le grand jour du départ pour Belfort : « Nous accueillons cette nouvelle avec enthousiasme… Le train s’ébranle et nous emporte aux cris répétés de ‘’À Berlin ‘’ ».

Une vie monotone

Pour l’instant, il doit se contenter d’une écurie et d’un peu de paille pour dormir dans le quartier de la Cavalerie, faubourg des Ancêtres. Ses journées sont à nouveau consacrées à la formation militaire avec, à la place des fusils (qui arriveront quelques jours plus tard), de simples bâtons. Une vie de routine qui ne plaît pas à tout le monde : « Réveil à 5h ½, on fait l'exercice de 6 heures à 8 heures ; à 9 heures la soupe. De 10 heures à 11 heures théorie chez les sergents instructeurs pour les caporaux et sergents, repos jusqu'à 2 heures, exercice jusqu'à 4 heures, ensuite la soupe, théorie, appel à 8 heures puis extinction des feux à 9 heures. Nous trouvons ce genre de vie un peu monotone et la plupart envient le sort des troupes qui sont en face de l'ennemi ».

Un équipement qui s’améliore

Vers la fin du mois d’août, les convois de munitions, de vivres, d’armements et de vêtements destinés à Strasbourg sont arrêtés à Belfort, car Strasbourg est assiégé. Cela permet de mieux équiper les soldats. C’est le cas d’Émile Gluck, Mulhousien mobilisé dans la garde mobile : « Les mobiles du Haut-Rhin…ont été les premiers à être convenablement équipés. Le 4e bataillon, auquel j'ai l'honneur d'appartenir, offre en ce moment l'aspect d'une troupe, sinon régulière, du moins en bonne voie de formation. Nous portons tous l'uniforme au complet, nous sommes armés du fusil à tabatière, et grâce aux quatre heures d'exercices qu'on nous fait faire par jour, nous commençons à exécuter assez passablement les diverses manœuvres...».

Des progrès dans les manœuvres

Au fil des jours, « notre Bataillon commence à prendre une tournure et des allures un tant soit peu militaires… et quand, au retour de l'exercice ou de la promenade, nous défilons dans les rues de la ville, au son de notre fanfare, nos divers mouvements s'exécutent avec assez d'ordre et de régularité pour nous valoir les félicitations et les compliments de la population belfortaine qui se forme en foule sur notre passage ». 

 

Bibliographie

Marcel Poilay, Souvenirs d’un engagé volontaire : Belfort, 1870-1871, 1907

François-Joseph Thiault, Souvenirs du siège de Belfort, 1870-1871, www.siegedebelfort.info

Émile Gluck, le 4e bataillon de la mobile du Haut-Rhin – Journal d’un sous-officier, 1873, 1908 

 

 

Épisode 7 - 04/09/2020

Du désastre de Sedan à un nouvel espoir…

Après un mois d’août déjà calamiteux pour la France, le mois de septembre s’ouvre sur un désastre : la défaite de Sedan le 1er septembre. Le lendemain, Napoléon lll capitule. Il est immédiatement fait prisonnier par les Prussiens. Il a suffi de quelques semaines pour réduire à néant l’armée impériale française.Un soulèvement populaire à Paris provoque la chute du Second Empire et la proclamation de la République le 4 septembre.


À Belfort, ce début du mois de septembre entraîne les habitants et les soldats dans un grand-huit émotionnel.
La défaite de Sedan est annoncée par une affiche manuscrite sur les murs de l’Hôtel de Ville, se souvient Marcel Poilay, engagé volontaire : « Sedan est pris. L’Empereur est rendu. L’armée est prisonnière : 100 000 hommes, tous nos drapeaux, tous nos canons !... ». Les gens sont abasourdis, refusent d’y croire, pensent que c’est une fausse nouvelle. « Un voile de tristesse s’était répandu sur la ville. On se refusait à croire à un pareil désastre. Ce soir-là, il n’y eut ni rires ni plaisanteries à la chambrée »1

Stupeur et questions

Émile Gluck, soldat haut-rhinois, décrit « un coup de foudre auquel personne n'osait s'attendre, et l'effet qu'il a produit sur le moral des habitants et de la garnison à Belfort est terrifiant. Les uns ne peuvent ajouter foi à une pareille nouvelle… D'autres veulent bien croire à un revers, mais à un désastre pareil à celui que le télégraphe nous a transmis, jamais !... Nous n'avons plus d'armée, et la route de Paris est ouverte à l'étranger qui, dans huit jours, pourra camper sous les murs de la capitale »2.

La République proclamée !

Et puis, le 4 septembre, est annoncée la naissance de la llle République, avec la formation du gouvernement de la Défense nationale.
Le conseil municipal de Belfort est convoqué à 20 h ce soir-là pour entendre le sous-préfet proclamer officiellement la République. Un moment vécu avec gravité par Édouard Mény, maire de Belfort : « Cette proclamation d'un nouveau gouvernement ne produisit pas, comme à Paris, l'enthousiasme et l'espoir d'un prompt changement dans la fortune de nos armes. Pour quiconque jugeait sans passion et sans illusion la marche des événements, il était évident qu'après la défaite de notre armée régulière, il faudrait des prodiges de valeur et d'activité pour empêcher l'invasion de pénétrer au cœur du pays »3.

Une explosion de joie

Parmi les soldats, par contre, c’est une explosion de joie !
Pour Marcel Poilay, cette annonce est « comme un éclair dans un ciel sombre. Une immense acclamation salua ce mot magique [république], ce mot réconfortant qui nous arrivait, portant avec lui les souvenirs de 1792, des engagés volontaires, des armées nationales repoussant l’étranger. Les désastres étaient oubliés. Une ère nouvelle allait commencer. Tous les cœurs s’ouvraient à l’espérance ».
Une espérance qui n’empêche pas les questions. François-Joseph Thiault, garde mobile de Haute-Saône écrit ainsi ce dimanche 4 septembre 1870 : « Les nouvelles du dehors ne sont pas rassurantes. Aux environs de Metz cela va mal, la capitulation de Sedan vient d’être affichée à l’hôtel de ville, cela n’est pas pour nous réjouir, malgré tout l’enthousiasme est grand ici et c’est au chant de la Marseillaise que sont acclamées les proclamations de la llle République et la chute de l’empire. Que nous réserve l’avenir ? »4

Bibliographie 

1Marcel Poilay, Souvenirs d’un engagé volontaire : Belfort, 1870-1871, 1907
2Émile Gluck, le 4e bataillon de la mobile du Haut-Rhin – Journal d’un sous-officier, 1873, 1908  
3Édouard Mény, le Siège de Belfort, 1870-1871
4François-Joseph Thiault, Souvenirs du siège de Belfort, 1870-1871, www.siegedebelfort.info

 

 

 

Épisode 8 – 11/09/2020

La garnison au travail pour préparer Belfort à un siège

Après la proclamation de la llle République, le gouvernement de la Défense nationale se met en place avec à sa tête le général Louis-Jules Trochu et comme ministre de l’Intérieur Léon Gambetta. Les troupes prussiennes se dirigent vers Paris pendant que Bismarck se demande avec qui négocier la paix : Napoléon lll qui n’a pas formellement abdiqué ou un gouvernement républicain dont la création n’a pas été sanctionnée par une élection ? 

Lors de son passage à Belfort au mois d’août, le général Louis Doutrelaine a découvert les défenses de la place forte en compagnie d’Aristide Denfert-Rochereau, chef du génie*, et a donné des indications pour leur renforcement (lire épisode n°4 du 21 août 2020).

Un état-major réduit

L’état-major de la place est réduit (huit officiers au total), mais Denfert-Rochereau peut compter sur des hommes de valeur qui vont se distinguer pendant le siège. 

Parmi eux, plusieurs polytechniciens : le capitaine d’artillerie Sosthènes de la Laurencie, « officier très instruit, plein d’activité, d’initiative et de vigueur »1, le capitaine du génie Édouard Thiers, « d’une ardeur et d’une énergie prodigieuses … entraînant les soldats et les mobiles par sa parole et surtout par son exemple »1, le capitaine du génie Auguste Eugène Degombert, d’un dévouement absolu, avec un incomparable courage1, le capitaine du génie auxiliaire Jules-Émile Choulette (également ingénieur des Mines) qui a choisi de venir s’enfermer dans Belfort, mais aussi des ingénieurs des Ponts-et-Chaussées, le capitaine d’état-major Châtel, le capitaine du génie auxiliaire Krafft…

Fortifier, blinder, creuser…

Les travaux avancent au rythme de l’arrivée et du départ des troupes. Pour aller plus vite, Denfert-Rochereau décide de changer le tracé des lignes des faubourgs : au lieu d’englober tous les faubourgs, il passera au travers de ceux-ci, afin de constituer une ligne plus simple et plus solide composée de fossés (4 m de large sur 2 à 2,5 m de profondeur) et de parapets. 

« On poussa aussi avec la plus grande activité possible les blindages des casernes des forts, surtout ceux de la manutention et de la caserne de l'Espérance destinée à servir d'hôpital de siège, et on entreprit divers travaux d'aménagement dans les abris, notamment la construction d'un plancher, pour créer un étage dans le grand souterrain du Château », décrivent Édouard Thiers et Sosthènes de la Laurencie dans la Défense de Belfort2

Des redoutes à aménager aux Perches

À la mi-septembre, les travaux des lignes des faubourgs et aux Hautes-Perches sont assez avancés pour permettre de reprendre les travaux des Basses-Perches. Marcel Poilay, engagé volontaire, y prend part : « Rien n’était terminé. Tout se trouvait encore à l’état embryonnaire. Les casemates n’existaient pas. La poudre n’avait pas d’abri. Les épaulements étaient à peine commencés… Toute l’infanterie fut appelée à manier la pioche et la brouette pour mener à bien une œuvre qui fut peut-être la plus heureuse conception de la défense, car il n’y avait pas à Belfort assez de soldats du génie »3

Sous la direction du génie, le travail n’est pas de tout repos : « On trouva parfois nos brouettes insuffisamment chargées, nos coups de pioche bien maladroits. Cela nous fut dit assez clairement. Mais, force fut bien de voir que nous donnions notre maximum d’efforts et que l’on cessa d’exiger de nous plus que nous ne pouvions faire »3

Belfort sur la bonne voie…

Émile Gluck, mobile du Haut-Rhin, voit avec satisfaction les travaux avancer : « Ici, on redouble d'ardeur et l'on travaille sans relâche, les forts se garnissent de canons, les redoutes s'élèvent de toutes parts, et bientôt Belfort sera en état de recevoir l'ennemi dignement et d'une manière conforme à sa vieille réputation »4.

*Le génie militaire est chargé de la construction des infrastructures et des techniques d’attaque et de défense des places. 

 

Bibliographie

1Louis Dussieux, le Siège de Belfort, 1870-1871, 1871
2Édouard Thiers, Sosthènes de la Laurencie, la Défense de Belfort, 5e édition, 1897
3Marcel Poilay, Souvenirs d’un engagé volontaire : Belfort, 1870-1871, 1907
4Émile Gluck, le 4e bataillon de la mobile du Haut-Rhin – Journal d’un sous-officier, 1873, 1908
  

 

 

Épisode 9 – 18/09/2020

Belfort accueille une nouvelle armée 

Après Strasbourg et Metz assiégés depuis le mois d’août, les Prussiens encerclent Paris à partir du 19 septembre. Le gouvernement de la Défense nationale s’y est laissé enfermer, se dotant toutefois d’une délégation à Tours pour faire le lien avec le reste du pays. Sa tentative de négociation avec Bismarck les 19 et 20 septembre est un échec : le gouvernement refuse en effet une paix impliquant la perte de l’Alsace et de la Lorraine, jugée déshonorante. 

L’armée régulière ayant été pratiquement détruite, le gouvernement de la Défense nationale décrète la levée en masse, appelant sous les armes les hommes valides et non mariés de 20 à 40 ans. Ce sont des recrues inexpérimentées qui se pressent à Belfort en ce mois de septembre pour former le corps des Vosges sous la direction du général Albert Cambriels, nommé commandant de la place de Belfort en remplacement du général de Chargère. 

Belfort, un vaste camp militaire

Notre ville vit une nouvelle fois l’atmosphère fiévreuse du passage des soldats, décrite par le comte René de Belleval, ancien sous-préfet bonapartiste de Montbéliard. Remplacé par un sous-préfet républicain, il a décidé de rejoindre un corps de francs-tireurs*. 

Il est de passage à Belfort le 16 septembre. En attendant son train, il parcourt Belfort « qui est devenu un vaste camp ; les rues sont trop étroites pour le flot des passants. Ce ne sont qu'uniformes de toutes sortes, francs-tireurs de toutes les nuances parmi lesquels se font remarquer les Bretons avec leur grand chapeau national, si peu militaire, mais si commode contre le soleil ardent d'un des plus beaux mois de septembre que j'aie jamais vus »1.

L’armée régulière quasiment inexistante

Ce partisan de Napoléon lll considère d’un œil critique cette armée républicaine, tous ces hommes arrachés à leur vie, qui ignorent tout du métier des armes et doivent se transformer en soldats.

« L'armée régulière n’est représentée que par deux escadrons de chasseurs d'Afrique dont les petits chevaux bivouaquent sur l'esplanade qui sépare la ville du faubourg de France ; à l'endroit même où l'on voyait un mois auparavant de beaux arbres sacrifiés aux nécessités de la défense. La garde mobile** est l'élément dominant. Il y en a un peu de tous les pays. Ce ne sont pas de beaux soldats ; on les exerce partout, mais ils sont mal armés »1.

 « Les francs-tireurs* sont mieux pourvus que tous les autres, poursuit le comte de Belleval. La comparaison (…) entre eux et les gardes mobiles n'est pas à l'avantage de ces derniers ; les méridionaux même, qui occupent Belfort, paraissent aussi gauches, aussi lourds que les Alsaciens. Si l'on n'a que de pareilles troupes à opposer aux Prussiens, la suite de la campagne est bien compromise »1

La garnison s’étoffe

 « Les troupes arrivaient par groupes, sans cohésion, mal équipées, mal armées et pour la plupart sans instruction, confirment Édouard Thiers et Sosthènes de la Laurencie. On choisissait les moins dépourvues du nécessaire pour les verser dans le corps [des Vosges], et on les équipait à la hâte, le mieux possible, en usant de toutes les ressources du pays et des alentours. Les autres étaient désignées pour rester dans la place ; c'est ainsi qu'y restèrent, par exemple, quatre bataillons de mobiles du Rhône, arrivés en pantalons de civils, en blouses bleues, avec des fusils à piston, sans trace d'équipement, et qui ne furent habillés que plus tard ». 

Comment loger les soldats ?

Les casernes ne sont pas assez grandes pour loger tous ces hommes. Lors de son passage à Belfort, le comte de Belleval séjourne à l’hôtel de l’Ancienne-Poste (le meilleur de la ville, sur l’actuelle place Corbis) où « chaque marche de l’escalier sert de lit à des officiers de tous grades »1

Les soldats vivent sous la tente, dans les wagons qui stationnent à la gare, chez l’habitant. Des baraques doivent être construites pour les abriter. 

Arrivée de vivres et de munitions

« Pendant tout ce temps, des armes et des munitions arrivaient peu à peu à Belfort, et permettaient d'armer mieux et successivement les troupes. Des vivres s'y transportaient aussi en abondance et venaient remplir les magasins de la ville, du Château et l'église. De nombreuses voitures de réquisition étaient sans cesse en mouvement entre la gare et les divers lieux de dépôt »2.

François-Joseph Thiault est l’un des hommes chargés du transport de ces marchandises : « Notre Bataillon est conduit à la gare pour effectuer le transport en ville des provisions de toute sorte qui arrivent par le chemin de fer. Farines, sucre, pain, vin, eau-de-vie, ainsi qu'une grande quantité d'obus, poudre, canons, fusils et autres munitions de guerre »3

*Francs-tireurs : corps de volontaires combattant parallèlement à l’armée régulière

**Garde mobile : armée de réserve 

Bibliographie 

1René de Belleval, Journal d’un capitaine de francs-tireurs, Campagne de France 1870-1871, 1872

2Édouard Thiers et Sosthènes de la Laurencie, la Défense de Belfort, 5e édition, 1897
3François-Joseph Thiault, Souvenirs du siège de Belfort, 1870-1871, www.siegedebelfort.info

 

 

Épisode 10 – 25/09/2020

L’ennemi est à Mulhouse !

Des soldats badois sont signalés à Colmar le 14 septembre. Le 16, on les aperçoit à l’Île Napoléon, non loin de Mulhouse, qu’ils investissent le lendemain. Le temps de faire quelques réquisitions et les voilà repartis, suscitant une forte émotion dans la ville dépourvue de troupes et qui s’attend à leur retour à tout moment. Le 20 septembre, des soldats arrivent de Belfort. 

Marcel Poilay prend part à cette « excursion » : « Le commandant supérieur jugeait utile d’y faire une démonstration ». Au comble de la joie, il se réjouit de pouvoir goûter « les plaisirs que nous réservait Mulhouse », mais à l’arrivée, les hommes sont consignés dans une caserne. Son bataillon comprend en effet de nombreux Alsaciens : « On voulait leur éviter l’entraînement, les tentations d’une ville où chacun d’eux comptait nombre de parents et amis, les dangers d’une nuit de débauche ». 

La chasse aux fêtards alsaciens

Pire, le lendemain, il doit se mettre à la chasse aux Alsaciens du régiment qui « connaissaient les moindres détours de la ville. Les issues de la caserne n’avaient pas de secret pour eux. Aussi, dès la nuit venue, qui escaladant un mur, qui enjambant une fenêtre, tous s’échappèrent. Il fallut former des patrouilles, en pleine nuit, et faire la chasse aux délinquants qu’on attrapait par bandes dans les brasseries, les cafés ou les maisons hospitalières. Fâcheuse besogne qui ne s’accomplit pas sans de sérieuses bagarres et de violentes rixes dans lesquelles intervinrent parents et amis de nos recrues »1

Départ pour le camp de Burnhaupt

Dans son Journal d’un conseiller municipal, le docteur Jean Weber note que « ces troupes, commandées par le colonel Sauterot, montrent peu de discipline, il faut que la garde nationale* monte en quelque sorte les postes pour elles ; elles se dispersent le lendemain dans différentes directions, dont une grande partie à Burnhaupt pour y former un camp »2.

Les hommes y passent plusieurs jours qui laissent à Marcel Poilay « un agréable souvenir. Des Prussiens, pas la moindre nouvelle. Depuis leur coup de main sur Mulhouse, il n’en était plus question »1

Des espoirs de victoire

Profitant d’une permission, il va avec ses amis visiter Thann où une famille les invite à partager son repas. Les habitants sont « persuadés qu’avec un détachement de l’armée de Belfort à leur porte, les Prussiens n’oseraient plus revenir… Eux aussi croyaient à la magie du mot ‘République’. Gambetta, disaient-ils, va organiser nos armées comme en 1792. Notre glorieux Bazaine, comme un lion, va secouer l’ennemi qui s’est accroché à ses flancs. Il franchira les murs de Metz, et écrasera l’armée prussienne. Tout le monde s’enivrait ainsi de chimères et d’illusions »1

Dernière bonne journée…

Ce dimanche à Thann « fut notre dernière bonne journée. Elle fut aussi la dernière où, dans l’air ambiant respiré par ces patriotes alsaciens, nous avions pu nous prendre à partager leurs illusions. Ensuite, nous n’allâmes que de déceptions en déceptions. Il nous fallut quitter ce beau séjour de Burnhaupt et nous acheminer vers Belfort. Avec ce retour allait commencer la série des jours sombres »1

*Garde réunissant des citoyens 

 

Bibliographie

1Marcel Poilay, Souvenirs d’un engagé volontaire : Belfort, 1870-1871, 1907
2Jean Weber, Les Prussiens à Mulhouse en 1870 - Journal d’un conseiller municipal, 1910

 

 

Épisode 11 – 02/10/2020

Belfort, dernier bout d’Alsace resté français 

Ce début du mois d’octobre est marqué par l’installation à Versailles du roi de Prusse Guillaume, de son chancelier, Otto von Bismarck, et du chef des armées, Helmuth von Moltke.

Après la capitulation de Strasbourg le 27 septembre, les Belfortains craignent à nouveau une attaque ennemie. Les troupes allemandes assiègent Sélestat et Neuf-Brisach et font des réquisitions dans diverses localités alsaciennes. 

Belfort vit au rythme des rumeurs : « Pendant les mois de septembre et d'octobre, les Prussiens passèrent plusieurs fois le Rhin à la hauteur de Chalampé ; ils avaient même établi sur ce fleuve un pont de bateaux permanent. Bientôt ils s'installèrent dans la Harth, d'où ils vinrent à plusieurs reprises visiter Mulhouse et les environs. On s'attendait tous les jours à les voir arriver à Belfort. Un jour, un télégramme annonçait qu'ils marchaient sur cette ville en deux colonnes, dont l'une côtoyait la Suisse. Ordre fut donné de faire sauter le viaduc de Dannemarie. L'opération ne réussit pas. Ce fut un hasard providentiel. La nouvelle alarme était fausse comme les précédentes », raconte Léon Belin, lieutenant de la garde mobile1.

En route pour les Vosges

À Belfort, le bataillon d’Émile Gluck reçoit l’ordre de se tenir prêt à entrer en campagne. L’administration militaire fournit aux hommes munitions, vivres, armes, vêtements. Le 4e bataillon des mobiles du Haut-Rhin quitte Belfort le 2 octobre, musique en tête, par un temps superbe : « En disant adieu à Belfort, il nous semble secouer avec joie nos sandales contre la porte d'un affreux donjon, où il ne nous est échu en partage pendant deux mois que corvées, exercices, gardes à monter, ennuis de toutes sortes enfin ; en campagne, par contre, tout nous apparaît sous de plus riantes couleurs »2

Le général Cambriels se replie

Après Valdoie, les hommes sont dirigés vers Grosmagny, puis Anjoutey et Saint-Germain, repartent vers Roppe et établissent finalement un campement aux Errues le 5 octobre. Ils repartent quelques jours plus tard, cette fois en direction de Saint-Maurice puis de Remiremont dans les Vosges. Ils doivent rejoindre le général Albert Cambriels, mais celui-ci évacue les Vosges et se replie sur Besançon après des revers face aux troupes allemandes (défaite de La Bourgonce le 6 octobre notamment). Émile Gluck et ses camarades sont alors dirigés vers l’intérieur de la France. 

Les administrations s’installent à Belfort

Notre ville devient petit à petit, à mesure que les troupes allemandes avancent vers le sud, le dernier bout d’Alsace resté français. Plusieurs administrations s’y sont installées depuis le mois d’août : l’administration du recrutement militaire, la direction des lignes télégraphiques du Haut-Rhin, le commandement de la gendarmerie. 

Le préfet du Haut-Rhin, Jules Grosjean, rejoint lui aussi Belfort à la mi-octobre et y restera pendant toute la durée du siège. « En un mot, on peut dire que, pendant cinq mois, la ville de Belfort fut en réalité le chef-lieu du département du Haut-Rhin, et que la Mairie eut à en supporter seule toutes les attributions et toutes les fatigues », explique Édouard Mény, maire de Belfort3


Bibliographie

1Léon Belin, Guerre de 1870-1871. Le siège de Belfort, 1871
2Émile Gluck, le 4e bataillon de la mobile du Haut-Rhin – Journal d’un sous-officier, 1873, 1908
3Édouard Mény, le Siège de Belfort, 1870-1871, 1871

 

 

Épisode 12 – 09/10/2020

La valse des gouverneurs

Le 7 octobre, Léon Gambetta, ministre de l’Intérieur, s’échappe de Paris assiégé en montgolfière et parvient à rejoindre la Délégation du gouvernement de la Défense nationale à Tours qui lui confie l’administration de la guerre. 

Les troupes ennemies prennent Orléans le 11 octobre pendant que, dans les Vosges, le repli des soldats français ouvre au général August von Werder la route de Dijon.

À la tête de la place forte de Belfort se succèdent les gouverneurs : en septembre, le général de Chargère a été remplacé par le général Albert Cambriels. D’après Marcel Poilay, engagé volontaire, une pétition aurait circulé « réunissant les signatures des principaux habitants et demandant le changement du général de Chargère. Je ne sais si la pétition y fut pour quelque chose, mais quelques jours après, le général Cambriels était appelé au commandement de la place »1

Cambriels, Chargère, Crouzat

Lorsque ce dernier quitte Belfort avec le corps des Vosges, début octobre, le général de Chargère se retrouve à nouveau commandant. Ce n’est que pour quelques jours.

Il est rapidement remplacé par le colonel d’artillerie Joseph Crouzat qui devient en même temps général. Il met « de l'ordre et de la précision dans cet amalgame [l’artillerie] assez confus assez peu défini, où chacun avait grand'peine à reconnaître la limite de ses devoirs propres et partant de sa responsabilité personnelle », analyse Sothènes de la Laurencie2

Une bien mauvaise idée…

Le général Crouzat a aussi une idée bien malheureuse : alors que la place manque de projectiles, « ne croyant pas au siège de Belfort, ou se faisant une fausse idée d'une défense de place, [il] n'avait réclamé aucune augmentation de nos approvisionnements existants, il avait même éconduit le directeur des forges d'Audincourt qui offrait de nous fournir tout de suite un grand nombre de projectiles rayés, et de transporter sur la place de Belfort un matériel capable de fournir pendant tout le siège ce que nécessiterait le tir de la place », regrette Sosthènes de la Laurencie. Lorsque les Prussiens arriveront dans la région, l’une de leurs premières visites sera pour ces forges, « dont ils se servirent pour la fabrication de leur immense approvisionnement, nous renvoyant ainsi la fonte que nous avions refusée »2.

Des routes à surveiller

Le gouverneur de Belfort fait aussi surveiller les routes tout autour de Belfort. Pour les soldats, c’est l’occasion de sortir de la place forte. 

Ainsi, François-Joseph Thiault, avec sa compagnie, multiplie les reconnaissances à Phaffans, Vétrigne, Grosmagny, Bessoncourt : « Ces marches nous font beaucoup de bien ». Il passe aussi quelques jours aux Errues « sous une pluie affreuse »3

Les hommes marchent ensuite vers Fontaine et établissent leur camp à Lacollonge pour garder les routes d’Altkirch et Dannemarie, où des Prussiens auraient été aperçus. 

Un « pénible accident »

C’est là que survient un terrible accident : « Au moment de la relève, la garde qui doit remplacer dépose les fusils au pied d'un arbre, et sans se douter qu'ils étaient chargés, un mobile descendant des factions met en joue un de ses camarades, manière de plaisanter et tue celui-ci (ordre nous était donné dans les postes avancés d'avoir les fusils chargés). Le pauvre moblot faisait peine à voir, et jetait des cris affreux. Il a fallu le ramener au camp de force et le surveiller, il voulait attenter à ses jours pour ne pas survivre à sa malveillance. Le lendemain nous sommes allés toute la Compagnie enterrer ce jeune homme à Saint-Germain il était originaire de Servance »3.

Bibliographie

1Marcel Poilay, Souvenirs d’un engagé volontaire : Belfort, 1870-1871, 1907
2Sosthènes de la Laurencie, Étude technique sur le service de l’artillerie dans la place de Belfort pendant le siège de 1870-1871, 1872
3François-Josepht Thiault, Souvenirs du siège de Belfort, 1870-1871, www.siegedebelfort.info

 

 

Épisode 13 – 16/10/2020

Denfert-Rochereau : une conception offensive de la défense

En ce mois d’octobre, la France reconstitue des armées dans le nord du pays, au sud de la Loire et dans les vallées du Doubs et de la Saône. L’armée du général prussien August von Werder progresse vers Dijon, Belfort verrouillant Besançon et la Franche-Comté1

À Belfort, un nouveau commandant est nommé par Léon Gambetta le 19 octobre : c’est Aristide Denfert-Rochereau.

Qui est Aristide Denfert-Rochereau ? Le futur « Lion de Belfort » est né en 1823 dans les Deux-Sèvres. Après des études à l’École polytechnique et à l’École d’application de Metz dont il sort lieutenant du génie, il a participé au siège de Rome (1849), à la guerre de Crimée (1854-1855) où il a été blessé deux fois, avant de partir pour l’Algérie.

Un fin connaisseur des forces et faiblesses de la place

Ce républicain (et protestant) est devenu chef du génie à Belfort en 1864 et a supervisé la construction du fort des Barres. Il connaît donc bien la place et ses faiblesses. Il a déjà demandé en vain la construction d’un fort sur le plateau de Bellevue et la fortification des Hautes et des Basses-Perches (lire l’épisode n°5). 

Grâce à l’appui du général Doutrelaine, il a pu lancer la construction des redoutes des Perches et des lignes des faubourgs (lire l’épisode 8). 

Une nouvelle doctrine de défense

Une fois nommé commandant de Belfort, il peut pleinement exprimer ses idées et révolutionne la doctrine alors en vigueur : l’armée française a pour habitude de se calfeutrer dans une place et de ne plus en bouger. Denfert, lui, décide « qu'on occuperait Bellevue ainsi que les villages de Pérouse, de Danjoutin, de Cravanche, le hameau de la Forge, le Mont, le bois de la Miotte, avec des grand'gardes en avant de ces positions, aussi loin que possible »2, expliquent Édouard Thiers et Sosthènes de la Laurencie dans la Défense de Belfort. 

L’objectif ? « Occuper et disputer pied à pied toutes les positions extérieures à la place… ». 

Retarder l’ennemi

Denfert pense en effet « qu'il serait toujours temps de s'enfermer dans les remparts (…), mais qu'on aurait obtenu jusque-là l'immense avantage de tenir le cordon d'investissement très éloigné, et d'obliger l'ennemi à une série d'attaques de vive force. Ces attaques sur des villages ou des positions armées de tranchées défensives et protégées par les feux des forts ou des redoutes, seraient très coûteuses pour l'ennemi, et retarderaient de beaucoup le moment où il pourrait approcher assez pour installer ses batteries et bombarder la place »2. C’est ce que l’on appelle la « défense avancée ».

Avec ce dispositif, la citadelle prend une importance nouvelle, offrant « un point central et dominant, admirablement situé pour seconder de sa puissante artillerie tous les ouvrages et toutes les positions, devenant ainsi comme la cheville ouvrière de toute la défense »2

De nombreuses améliorations sont également apportées à l’armement : nouvelle disposition des pièces, modifications des techniques de tir pour en augmenter la portée, blindages pour protéger les pièces…

La raison « morale » de la réussite

Dans la préface de la Défense de Belfort, Aristide Denfert-Rochereau explique également les nouvelles relations qu’il a souhaité instaurer entre un supérieur hiérarchique et ses subordonnés : il rejette « l’esprit d’obéissance absolue [qui] s’est de plus en plus exagéré sous le dernier empire » et qui empêche « presque complètement entre l'inférieur et le supérieur tous rapports verbaux et toute discussion technique suffisamment libres pour qu'ils pussent s'éclairer mutuellement ».

Il lui préfère des « mœurs républicaines » et permet à ses hommes d’apporter leurs idées, discutant avec eux de leurs suggestions pour améliorer la défense de la place. Il obtient ainsi « un concours libre, intelligent et actif » qui pour lui est la « cause, en quelque sorte d’ordre moral »1 qui va permettre à Belfort de résister aussi longtemps. 

Bibliographie

1Auguste Marais, Un Français Le colonel Denfert-Rochereau, 1884
2Édouard Thiers et Sosthènes de la Laurencie, la Défense de Belfort, 5e édition, 1897

 

 

Épisode 14 – 23/10/2020

En attendant les Prussiens, priorité aux travaux

En Alsace, les troupes ennemies progressent : siège de Neuf-Brisach, de Sélestat (qui se rend le 24 octobre). Les régiments allemands vont et viennent, à Colmar, Mulhouse et ailleurs, font des réquisitions, sans rencontrer de grande résistance, si ce n’est quelques groupes de francs-tireurs*.

À Belfort, on poursuit les préparatifs et on s’interroge : les Prussiens vont-ils finir par arriver ?

Pendant que les Prussiens poursuivent leurs allées et venues dans la plaine d’Alsace, Belfort se perd en conjectures face aux rumeurs qui annoncent leur arrivée. « On avait été si souvent trompé à Belfort, qu'à la fin on ne croyait presque plus à la possibilité d'un siège. La saison était, disait-on, trop avancée ; dans cette contrée l'hiver est rigoureux, la neige abondante. Il ne viendra pas à l'idée de l'état-major prussien de commencer aussi tard un siège que la force de la place rendra long et difficile. L'autorité militaire activait toutefois les travaux de défense », se souvient Léon Belin, lieutenant de la garde mobile. 

Un inconfortable séjour aux Perches

Les travaux avancent aux Perches. La compagnie de Marcel Poilay, engagé volontaire, y est dirigée le 25 octobre. Après une quinzaine de jours passés sous la tente et dans la boue à Bessoncourt, il va désormais vivre dans ces redoutes.

 « Avec une activité fiévreuse, les derniers préparatifs de défense s’effectuaient. Un grand nombre d’ouvriers civils, terrassiers, charpentiers, menuisiers avaient été réquisitionnés. Leur grouillement, dans cette petite redoute, ressemblait à celui d’une fourmilière »2

Les abords des Perches sont déboisés, les troncs coupés à une soixantaine de centimètres au-dessus du sol, taillés en pointe, avec un réseau de fil de fer tendu entre eux. 

L’armement du château réorganisé

La citadelle ressemble elle aussi à une fourmilière. Dans le système de défense du gouverneur de Belfort, elle occupe en effet une place centrale (lire l’épisode n°13). 

On refait le revêtement des murs à la tour des Bourgeois, à l’enceinte supérieure et au cavalier**, une opération qui nécessite 600 gabions à réaliser, installer et consolider. 

On réorganise l’installation des canons, on les place sur de nouvelles plateformes faites de rails de chemin de fer, on construit des cages de bois et de fer pour protéger les pièces d’artillerie…3

Des milliers de rails à transporter

Il faut pour cela des milliers de rails pesant chacun 210 kg, acheminés depuis la gare par des charrettes puis, lorsque celles-ci viendront à manquer, par les hommes eux-mêmes. 

Rien qu’au cavalier, 1 000 rails sont mis en place et recouverts d’un mètre de fumier et de 2,50 mètres de terre « qu’il fallut monter à bras dans des caisses-civières faites sur place et pour cet usage », raconte Sosthènes de la Laurencie. « On faisait jusqu'à cinq ou six voyages en 24 heures. 4 000 ou 5 000 rails furent ainsi apportés. Quant aux bois, se chiffrant par un nombre total de 2 000 pièces au moins (…) ils furent tous coupés par les hommes de la batterie dans les bois des Perches ou des Fourches-sur-Merveaux, pour être ensuite conduits au Château »3.

Des maisons détruites pour la défense de la place

En ville, le génie parachève la ligne des faubourgs, avec « une tranchée large et profonde qui, traversant les trois faubourgs de Montbéliard, de France et des Ancêtres, décrivait une courbe dont les extrémités aboutissaient à la Savoureuse », formant une deuxième enceinte à l’ouest de la place, précise Léon Belin. « On travailla sans relâche aux préparatifs de défense et l’on compléta les approvisionnements »1

*Francs-tireurs : volontaires formant des corps francs, sorte d’armée parallèle

**Cavalier : terre-plein recevant de l’artillerie, élevé au-dessus d’un autre ouvrage pour en doubler les tirs. 

Bibliographie

1Léon Belin, Guerre de 1870-1871. Le siège de Belfort, 1871
2Marcel Poilay, Souvenirs d’un engagé volontaire, 1870-1871, 1907
3Sosthènes de la Laurencie, Étude technique sur le service de l’artillerie dans la place de Belfort pendant le siège de 1870-1871, 1872

 

 

Épisode 15 – 30/10/2020

Un état des lieux à la veille du siège

Le 30 octobre, on apprend à Belfort la capitulation de Metz. En se rendant, le général Achille Bazaine livre à l’armée prussienne du matériel et 137 000 hommes de l’armée du Rhin, la garnison de la place, les blessés et malades, la garde mobile, soit plus du double des pertes de Sedan1 ! Une partie des troupes ennemies occupées au siège peut être envoyée en Alsace. Pour Belfort, la menace se précise…

« La capitulation de Strasbourg avait eu lieu le 27 septembre et avait produit une douloureuse sensation dans tous les cœurs français ; cependant rien n'indiquait encore à cette époque que Belfort dût être immédiatement assiégé. Mais, après la capitulation de Metz, arrivée le 27 octobre, il n'y eut plus de doute pour personne que notre tour allait arriver »2, écrit Édouard Mény, maire de Belfort. 

La Ville de Belfort évacue vers Faverois les 27 orphelins dont elle a la charge. Un tiers des habitants a quitté la ville ; il ne reste donc plus que 4 000 habitants environ, qui ont fait des provisions de vivres pour tenir un siège de 90 jours. 

16 200 hommes pour la garnison

La garnison belfortaine réunit environ 16 200 hommes : quelques bataillons de l’armée régulière et surtout des gardes mobiles sans grande expérience venus du Haut-Rhin, de Haute-Saône, du Rhône, de Haute-Garonne, de Saône-et-Loire, des Vosges… 

Ils ont des vivres pour plus de 180 jours (farine, biscuits, riz, légumes secs, viandes salées), un troupeau d’environ 1 000 bêtes à cornes pouvant durer plus de 150 jours, une grande quantité de café, du vin et de l’eau-de-vie pour 150 jours. Pour nourrir les bêtes, 100 à 150 jours de fourrages ont été prévus. 

Un armement encore imparfait

Les hommes disposent de plus de 8 millions de cartouches, de 400 000 kg de poudre, de 300 bouches à feu (canons, mortiers…), de dizaines de milliers de projectiles de tous types, mais avec une pénurie de certains calibres et des projectiles datant, pour certains, de Vauban3

L’armement de la citadelle est satisfaisant, les blindages des casernes sont encore incomplets mais une première couche de terre a été apportée. La caserne de la citadelle n’est pas encore préservée ; elle sera dotée plus tard d’un blindage fait de… sacs de farine.

La redoute des Hautes-Perches est à peu près achevée et armée. Aux Basses-Perches, des abris doivent encore être aménagés, tout comme à Bellevue où le fort est peu avancé. Il faut aussi travailler à la tranchée défendant la gare. Quant aux villages et aux positions avancées, ils ne sont pas encore retranchés3.

Toutes les routes surveillées

Toutes les routes menant à Belfort sont gardées par des détachements de la garnison. Des soldats ont été envoyés à Dannemarie pour garder le viaduc sur la Largue et le détruire à l’arrivée des Prussiens. 

François-Joseph Thiault est du voyage. Le 22 octobre, il est, avec une vingtaine d’hommes de sa compagnie, détaché vers Valdieu « pour garder une poudrière qui se trouve sous la ligne du chemin de fer de Belfort à Mulhouse, et sur le canal du Rhône au Rhin (…). Tous les deux jours nous allons 2 hommes avec le sergent ou un caporal, chercher le mot d'ordre ainsi que les provisions à Dannemarie et rendre compte à nos chefs de ce qui se passe. Nous restons huit jours ainsi, sans être inquiétés »

Les Prussiens sont là !

Et puis, le 31 octobre au soir, les événements se précipitent… À 22 h, son groupe reçoit l’ordre de rejoindre Dannemarie immédiatement « en prenant toutes les précautions possibles », par petits groupes, sans lumière et sans bruit. Le temps est épouvantable, il pleut, il vente, les hommes avancent à travers champs, de l’eau jusqu’à mi-jambe. A 5 h du matin, en ce 1er novembre 1870, ils aperçoivent enfin les premières maisons de Dannemarie et entendent au loin des coups de fusil et de canon. On leur offre du café à la mairie puis ils se rendent à la gare. 

Dernier convoi pour Belfort

« Il est 7 heures ½ du matin, toutes les troupes qui stationnaient à Dannemarie et les environs font partie de ce convoi. À peine roulons-nous depuis 5 minutes qu'un arrêt brusque vient suspendre la marche du train, croyant à une attaque on se précipite aux portières, il n'en est rien, on entend une forte détonation suivie d'un bruit sourd ; on vient de faire sauter le viaduc du chemin de fer après y avoir passé, il était temps, les Prussiens en très grand nombre, entrent à Dannemarie, quelques-uns même suivant la voie ferrée essaient quelques coups de feu sur notre train mais sans nous faire aucun mal. Nous voici à Belfort, il est grand temps ».4

Bibliographie

1François Roth, 1870
2Édouard Mény, le Siège de Belfort, 1870-1871, 1871
3Édouard Thiers et Sosthènes de la Laurencie, la Défense de Belfort, 5e édition, 1897
4François-Joseph Thiault, Souvenirs du siège de Belfort, 1870-1871, www.siegedebelfort.info

 

 

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